comment découvrir ce qui n'existe pas ?

 

L’onde.

D’où venait-elle ? Personne, sans doute, n’aurait pu répondre à cette question. Tous ceux dont elle avait croisé la route en avaient été réduits à de simples hypothèses. Et pourtant, elle existait, tout autant que vous et moi. Pétrie d’une sorte d’indifférence envers ce trouble qu’elle générait, elle avançait, depuis toujours.

Quel était son origine, le tout petit point central qui l’avait généré ? Aucun n’aurait pu donner une explication rationnelle et valable à cette requête. Elle était là, on la soupçonnait intelligente, ou du moins incontournable. Lorsqu’elle vous effleurait, c’était un battement d’ailes, un souffle imperceptible s’intéressant à votre manière de vivre ou d’agir. Elle pouvait alors, décider de vous influencer, de guider votre main, ou de ne rien faire. C’était, d’ailleurs, souvent le cas. Un peu comme si elle avait voulu vous laisser vous débrouiller seul, contre toute attente.

Certains se risquaient à dire qu’elle venait du fond de l’Univers, qu’elle avait toujours existé, se contentant de parcourir les espaces connus et inconnus, marsouinant entre plusieurs mondes, s’abreuvant de cette énergie noire qui saturait l’immensité et tout ce qui s’y trouve. Passant près des galaxies, les étoiles frissonnaient un instant, le temps ralentissait. Ce qui reste le plus étonnant, c’est qu’elle pouvait tout aussi bien s’intéresser à une étoile, qu’à un grain de poussière ou un être vivant. Elle avait rencontré bien des civilisations, bien des chaos, tellement de lumières et d’ombres et pourtant, c’était chaque fois un renouveau. Chaque fois qu’elle passait près de quelque chose, elle lui laissait, en cadeau, un peu d’elle-même.

Il ne semblait pas utile de l’affubler d’un quelconque sentiment, d’une émotion. Elle paraissait simplement animée d’un formidable désir improbable, allumant des soleils, en éteignant d’autres. Plusieurs fois, on a pu, uniquement a posteriori, remarquer son influence sur l’humanité. C’était très étonnant de voir un tailleur de pierre sourire en trouvant le geste juste en arrachant de la gangue de roche la création qu’il cherchait depuis si longtemps, ou de voir un chercheur réputé pour son sérieux, se mettre à danser devant le petit geste du destin amenant la concrétisation de son travail. Et toujours les mêmes questions : pourquoi, comment, de quelle façon ?

Et elle continuait sa route, son immuable et interminable chemin, franchissant les espaces que notre esprit ne peut concevoir. Toujours d’une force égale, sans écart de conduite ou de direction, comme mue par une éternelle sérénité, que nous étions incapables de comprendre. Car seul le temps nous transforme en êtres pressés, allant de notre naissance à notre mort. Elle ne connaissait rien de tout cela, comme armée d’une indifférence hautaine, paradoxale avec les changements qu’elle influait.

Certains hommes cherchaient, sous couvert d’une curiosité légitime, à la deviner, la prévoir, l’influencer. En pure perte, d’ailleurs. Ils lui donnaient, de temps à autre, le nom d’une divinité ou d’un dieu, se heurtant à leurs propres limites. En effet, comment comprendre l’incompréhensible, deviner l’infini avec un esprit fini ? L’important se reflétait dans l’insouciance, se confondant probablement avec de l’indifférence, générant certaines colères, sentiments d’injustices, ou fanatismes divers. Mais l’onde avançait. Vers où allait-elle ?

J’en étais réduit à de simples jeux, considérant ma manière de réfléchir comme les ronds que faisaient les cailloux que je jetai dans l’eau, lors de mes promenades : de simples cercles, des boucles infernales, des serpents se mordant la queue, n’allant nulle part. C’est alors qu’elle est revenue me toucher. Sans doute avait-elle infléchi sa route pour venir me trouver, pour, d’un souffle, me libérer de ce carcan d’insolubilité dans lequel je me dépêtrai, à la manière d’un poisson dans un bocal, tournant infiniment en rond. C’était justement cela, le rond était la clé de ma compréhension : une boucle d’Univers, des nœuds, des entrecroisements, des débuts devenant des fins et inversement. Elle restait immobile et c’est toute la création qui se déplaçait en une ronde sempiternelle, baigné de ce courant, de cette harmonie vibratoire, accompagnant tout, du début à la fin, de la fin au début, sur le même point. Sans départ, sans origine, sans fin. Simplement une onde oscillant comme le dos d’un serpent. Un rond dans l’eau, apportant à l’autre bout de l’espace, la connaissance d’un soubresaut ou d’un tressaillement d’un autre endroit, sans repère temporel ou spatial. Ces deux-là, créé par les hommes, pour retrouver un équilibre perdu. Mais indifférents au rythme de l’onde, tout comme elle, indifférente à l’existence de quelque chose qui ne pouvait exister pour elle…

Alors, j’ai éclaté de rire. L’onde m’avait parcouru des pieds à la tête, m’agitant d’un nouvel élan, d’un prodigieux essor. Sans doute venait-elle d’accomplir dans ma misérable existence le plus grand bouleversement dont elle m’estimait capable : prendre conscience de la constance et de l’immédiat de ce qu’il m’était donné de découvrir, comme si chaque jour était ni le premier, ni le dernier, simplement un jour empli d’un souffle.

11 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×