COURAGE !

 

Seul, assis contre ce mur, j'attends. "Il ne fallait pas" ou "tu n'aurais pas dû..." Ainsi parlent les raisonnables. Mais j'ai voulu faire preuve de courage ou épater la galerie, je ne sais pas trop.

 

Mais qu'est ce que le courage ? Qu'est ce que c'est : " faire preuve de courage" ? Cette question, je me la suis posé bien des fois, sur les bancs de l'université. Le courage, est-il quelque chose d'immuable, d'immobile, consistant à présenter toujours le même visage de preux chevalier face à l'adversité ? Le courage est-il l'inverse de la lâcheté ? Quelqu'un de courageux, ne peut-il devenir lâche et pleutre pour de tellement bonnes raisons ?

 

Vraiment trop de questions. Mais cela m'occupe l'esprit. Cela fait des heures que je suis dans cette pièce sans fenêtre et sans meuble, attendant un hypothétique devenir pour ma modeste personne. J'ai été arrêté avec mes camarades au milieu des cris, puis enfermés séparément. Les soldats qui nous ont piégés dans cette ruelle où nous étions en train de refaire le monde, n'ont jamais d'état d'âme. Ils font ce qu'on leur commande et c'est tout. Alors, eux, sont-ils courageux ? Car on dit parfois que les soldats sont courageux…

 

J'entends des cris au dehors. Je n'ose croire ce que ma raison me murmure. Ils vont nous libérer, nous laisser aller ! Nous ne sommes rien d'autres que des jeunes intellectuels, rêvant de valeurs d'humanité, espérant qu'un jour la paix règne sur le monde. Bien sûr, certains d'entres nous se sont dressés face à leurs chars, bien sûr, nous avons envoyé des cailloux sur les blindages…Ceux qui restaient derrière les murs de l'endoctrinement, ceux qui nous regardaient de derrière leurs carreaux ont dit que nous étions courageux…ou fous…

 

Et depuis ce temps, la loi martiale est décrétée. Il faut faire preuve de courage ou d'inconscience pour aller dans les facultés, prendre nos cours dans les amphithéâtres de Bucarest, en cette année. Le savoir, l'éveil des consciences, la philosophie et les sciences ne sont pas du goût de l'occupant. Quel est le plus courageux ? Lui, qui nous considère comme des sous-hommes, ou bien nous, qui rêvons de résistance ?

 

Sous cette ampoule à la lumière crue vacillante, je me suis armé de courage. Je me suis persuadé que je serai le premier à les faire plier, à fixer mon regard dans le leur, les obligeant à baisser les yeux, reconnaissant leur barbarie. Mais les cris déchirants de mes camarades souffrant sous la torture, m'ont affaibli, laissant ce sentiment à l'état d'enveloppe que la peur déchire. Je suis assis contre ce mur sale, souillé d'urine et de sang. Je ne les vois même pas. Je voudrais devenir un moellon de cette paroi, je voudrais devenir invisible.

 

            La porte de ma cellule s'est ouverte à la volée. Deux hommes me regardent, comme jaugeant ma capacité à leur résister. Je ne vois que leurs bottes bien cirées, leurs pantalons bouffants bien repassés, maculés d'éclaboussures dont je n'ose reconnaître la provenance. Ils me traînent vers un ailleurs qui me mettra à l'épreuve. Mon courage a cédé et un gémissement sort de mon ventre, déclenchant le rire gras de mes gardes. Il est maintenant pour moi le temps d'une prière qui remplace ce courage versatile qui me déserte, se diluant dans le spectacle que je découvre, les corps désarticulés de mes amis, au coin d'une chaise renversée. C'est mon tour, désormais…Trouverais-je un semblant de courage, saurai-je résister ?

 

 

A la mémoire de tous les opprimés, de tous les torturés. A la barbarie, à ses serviteurs, pour que nous n'oubliions pas que, malgré leurs actes innommables, il existe encore, face à eux, des hommes véritables, animés d'un un réel courage…

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