l'idéal de Gabriel

L'ultime résonance.

 Des années. Il y avait des années qu'il attendait ce moment là. Six ans, pour être exact. Lorsque Gabriel s'était ouvert de son projet à ses amis, à ses parents, tous s'étaient récriés. "Mais tu es trop vieux ! Rend-toi compte ! Tu as quand même vingt six ans ! Et puis, pourquoi maintenant ? Ton métier ? Tu as pensé à ton métier ? " Son métier, il y avait bien longtemps qu'il avait compris que ce n'était que pour satisfaire son père, qu'il s'était lancé dans cette branche. L'informatique, ah ! L'informatique… Tout le monde s'engouffrait dans ce tunnel, mais lui, il avait besoin de lumière, aujourd'hui. Son diplôme d'ingénieur en poche, il avait trouvé rapidement du travail, gagnait bien sa vie…Mais la passion l'avait quitté, tranquillement, comme une maîtresse dont il s'était lassé avec l'habitude et le temps.

 Alors il s'était lancé ce défi. Et aujourd'hui il était dans la dernière ligne droite. Ou courbe, plutôt. Car il ne voyait absolument pas sur quoi cela allait déboucher. Un travail de chaque instant, des envies de tout balancer, aux exaltations ne débouchant sur rien…Sinon sur un recommencement… Gabriel avait tout connu, ou à peu près. Durant six ans, comme dans une traversée du désert, avec ses mirages et ses désespérances, il s'était forgé au moins un caractère, n'écoutant que ses paroles et celles de son professeur. Il se sentait comme un gamin devant lui, serrant nerveusement son crayon à papier ou sa gomme, pour noter scrupuleusement ce que l'homme de l'art lui conseillait. Mais plus le temps passait, moins il arrivait à se détacher de ce but, encore obscur, qui le guettait au fond de la grotte où il s'était engagé. La sanction serait terrible, la remise en question inévitable. Et pourtant, malgré tout, il persévérait.    Réussir ce concours où se présentaient les meilleurs. Avoir le premier prix. Telle était la folie dans laquelle il s'était engagé. Bien sûr, ses études musicales avaient débouché sur un diplôme de fin d'études au conservatoire de région. Oui, il était doué. Mais la musique ne nourrissait pas son homme, s'était entendu. Mais la passion nourrissait l'âme. Et cela, il ne pouvait plus l'ignorer. De plus, il avait l'impression qu'il pourrait avoir entre ses mains l'accomplissement qu'il voulait, celui dont les plus grands se revendiquaient Premier Prix de Paris. Les trois "P" sonnaient comme le début d'une grande symphonie, dans son oreille musicale…

 Il suait sang et eau. Paganini ne lui faisait aucun cadeau, sur ce morceau imposé. Il devait être meilleur que tout le monde, il devait être le premier. Pour cela, il devait atteindre la perfection, puis la jouer devant le jury qu'il savait intransigeant. Pour ce faire, il travaillait, présentait son travail à son professeur, une fois tous les quinze jours. Et il usait crayons et gommes, transformant la partition en une esquisse en fusain d'un rêve utopique s'approchant de sa main. Jamais celui qui était devenu son directeur de conscience n'était satisfait, objectant son doigté, puis son toucher, enfin son vibrato. Il est vrai que le violon est un instrument délicat, qui demande rigueur, précision, une oreille attentive et parfaite… Gabriel devait réussir à s'adapter, à s'unir charnellement avec son violon. Cela, s'il avait pensé l'atteindre un jour, le travail de ces derniers mois l'avaient persuadé du contraire. "Serre le contre toi ! Imagine une relation sensuelle et érotique !" Son prof en avait de bonnes ! L'étudiant cherchait, cherchait encore la meilleure tenue, la plus grande communion. Mais il se sentait si loin des désirs de son maître ! Il devait travailler, travailler encore.

 Les doigts se recouvraient de corne, là où la pulpe de la phalange s'affronte à la corde vibrante. Les coupures lui usaient la chair. Gabriel luttait contre la douleur, contre des crampes qui s'emparaient de plus en plus souvent de la paume de sa main droite tenant l'archet, des courbatures ankylosantes auxquelles s'exposait son dos et ses reins.  Par moment, le violon devenait lourd, si lourd… puis le son s'engluait dans des mélasses de sons insipides, avant de détonner, ou de crier comme un chat écorché. Gabriel en arrivait à douter de son ressenti, de son oreille, de son talent. Mais il continuait.

 Une quinzaine de jours. C'est tout ce qui lui restait. Tellement et si peu à la fois ! Il répétait désormais dans le lieu que je jury avait choisi, l'église Saint Séverin. L'acoustique était superbe, Gabriel devait trouver le meilleur chemin, et aller droit jusqu'à la perfection. Il devait s'améliorer encore, en particulier sur un ornement dans les aiguës. La justesse de l'attaque était loin d'être satisfaisante et le jour du concours, il devait être sans défaut. Il s'arrêta, au bout de deux heures, épuisé. Deux heures à s'escrimer sur ce petit bout de partition, deux heures à sentir les doigts pressant les cordes devenir souffrance. Sa souffrance. Très rapidement, son attention s'était focalisée sur ce supplice. Et ces trois notes étaient devenues délicieusement fausses. Il n'entendait plus le reste du morceau, simplement le cri de son oreille, quand l'ornement s'élevait, rebondissant d'écho en écho, comme pour le narguer, tel un démon, un anathème jetant l'opprobre sur son interprétation.

 Il posa son violon, soupira. Il savait que si le son n'était pas pur d'un bout à l'autre de l'exécution, si la justesse n'était pas permanente, il perdrait. Le jury le noterait correctement sans doute, mais il devait être, non seulement très bon, mais exceptionnel. La réussite au concours était à ce prix. Alors, il recommença, recommença encore, rêvant la nuit de la réussite, ne la retrouvant que la nuit suivante. Il ne mangeait plus, jouait des doigts sur sa fourchette, sur la couette de son lit, sur le bras de son fauteuil ces trois petites notes qui, bien qu'insignifiantes, lui interdisaient le chemin de la félicité.

 Deux jours. Rien que deux jours et rien n'avait changé. Du moins pour lui. Son professeur était satisfait, lui avait répété que cela irait avec un grand sourire. Mais non, pour Gabriel, rien n'allait. Comme une moisissure en terrain conquis, son ressenti de fausseté qui avait pris naissance à l'intérieur de cet ornement, avait glissé tout d'abord vers la mesure toute entière, puis celle d'avant et celle d'après, ainsi de suite, imperceptiblement. Désormais, il voyait sa partition comme un morceau de gruyère, émaillée d'erreurs, de tâches noires de moisissures, masquant la réalité. Il ne pouvait rien faire pour combattre cette impression, mais le désirait-il vraiment ?

 Un jour. Il s'ouvrit à son professeur de son désir de tout arrêter. Il n'était pas prêt, ne le serait jamais. Ce dernier lui posa la main sur son bras, comme pour lui donner l'énergie qui lui manquait.

- Tu es prêt, Gabriel ! Personne d'autre que toi ne peux t'aider, désormais. Ce que tu joues est parfait. Il n'y a que toi qui refuses de l'entendre !

 L'homme l'avait tutoyé, ce qu'il ne s'était jamais autorisé jusqu'à maintenant. Gabriel posa ses yeux sur l'espace devant lui, immobile. Il ne voyait pas d'issue, il ne comprenait plus ce qu'il jouait. Son professeur reprit.

- Ecoute ; dis-toi que tu ne joues pour personne d'autre que toi-même. Qu'importe la réussite ou non au concours. C'est ce que tu dois te dire. A moins que tu n'aies peur et que tu te refuses le droit de jouer devant un jury.

Gabriel sursauta, dégagea son bras. Il avait tout donné pour ce concours, il avait tout sacrifié. Et s'entendre dire que c'était lui qui refusait… Non, simplement, il n'était pas doué, pas suffisamment, trop émotif, incapable de gérer le stress… et quoi d'autre ? La note. La fameuse note que lui attribuerait le jury, cette note qui s'afficherait, indélébile, immense, au dessus de sa tête. Tout le monde saurait, tout le monde le jugerait ensuite par avance : "celui qui n'a eu que…." La note était la sanction et la sanction le condamnait. Il se revit enfant, lors de ses auditions de fins de cycles. Il était sûr de lui, certain qu'il serait premier. Tel avait toujours été le cas. Jamais, il ne s'était confronté à l'échec. Il en prenait douloureusement conscience maintenant. Nul ne pouvait plus rien pour lui. Son prof avait raison. Il ne lui restait qu'à abandonner.

 L'église était pleine, le jury impassible. Deux candidats s'étaient déjà présentés. Gabriel se tenait là, le violon serré contre lui. Durant la nuit, son rêve avait été son révélateur. Un cauchemar qui lui avait révélé qu'il devait servir la musique et non se servir d'elle. Et c'est mû par un étonnant détachement qu'il avait décidé de s'avancer sur cette scène, sous les lumières des projecteurs. Il ne transpirait même pas. Juste un petit sourire, comme si Paganini était venu lui rendre visite, pour lui glisser son ultime petit secret : "jouer comme si plus rien n'existait, jouer pour animer l'espace, jouer et danser. Et laisser vivre les fautes, la faillibilité qui donne sens à l'être humain". Il s'était levé au matin, relisant ce passage où Daniel BARENBOIM commente la difficulté de la musique : "Si je vous parle de Musique, c'est que l'impossible m'a toujours plus attiré que le difficile. L'avantage supplémentaire, c'est que l'échec est non seulement toléré, mais attendu. Je tenterai donc l'impossible en essayant d'établir certaines relations entre l'inexprimable de la Musique et l'inexprimable de la Vie"… Voilà que la lumière avait enfin jailli, libérant toutes les contraintes que Gabriel s'était posé. Il devait laisser libre son interprétation, libre la musique du compositeur, libre le jury de décider s'il lui attribuerait la meilleure note, libre enfin les erreurs qui se glisseraient ici ou là. La liberté était la souveraine, il en était le serviteur, en toute humilité.

 Et Gabriel interpréta avec son âme, en communion avec l'âme de son violon. Et Gabriel libéra son être, jusqu'aux confins de la résonance, retrouvant le secret qui s'ouvrit à lui. Il n'avait jamais rien compris, jusqu'à aujourd'hui : Quelle prétention et quelle bêtise ! Mais désormais…  Lorsque le dernier vibrato expira au fond de l'espace noir, aux bords des arcs cintrés, le silence qui s'ensuivit fut le plus bel hommage rendu. En premier à la Musique. Ensuite au compositeur puis à l'interprète. Comme émergeant d'un rêve, Gabriel regarda la salle debout, le jury hochant la tête d'un air entendu. Plus loin que la musique, il avait ouvert la porte à l'indicible, touchant chacun au plus profond.

 Gabriel avait réussi l'œuvre de sa vie ; son ultime résonance.  

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