le ponton

Ponton.

Je suis debout. Face à la montagne, face au vide. D’habitude, un ponton c’est une passerelle de bois qui s’avance en eau profonde, pour que les bateaux puissent accoster. Mais là…

Une étonnante idée, une idée de mon père, autrefois. C’est lui qui a construit sur la paroi de la montagne ce refuge, ce chalet, et tout au bout du petit pré qui descend, juste avant la fracture,  la plateforme. C’était un original, mon père. Mais ce ponton qui s’avance dans le vide, sur la pente abrupte, transforme ce carré de pré coincé sur la montagne en un endroit particulier, une sorte d’aérodrome pour les imaginaires. Si particulier que, dès que j’ai quelques jours devant moi, je monte là-haut pour toucher le ciel.

Imaginez. Quelques planches parfois disjointes et un peu branlantes qui rapprochent les rives du stable et de l’improbable, comme un pont tendu entre deux mondes. Une passerelle reliant le ciel à la terre, le vide à la force tellurique du rocher. Et moi, j’ai reçu en héritage ce ponton, m’avançant comme pour une offrande, comme un prêtre mystique et un peu illuminé qui écarte les bras, comme pour accueillir et embrasser l’invisible.

Imaginez. J’ai mes deux pieds posés sur la toute dernière planche, les orteils dépassant au ravin, contemplant sous le ponton un vide de plus de cent mètres où s’effondrent les certitudes comme les graviers de la moraine. Alors, un vertige incontrôlable s’empare de vous. Et là, j’ose le regard au plus loin, délaissant mes repères, cherchant l’envol de ma pensée. Suis-je un fou ? Alors, le pas mal assuré, les jambes un peu tremblantes, je reviens vers la terre ferme, comme si je revenais du vide, comme un oiseau se posant sur le bord d’un rêve, comme si j’avais fait le tour du ciel, le tour du monde, le tour de moi. Demain, je reviendrai sur le ponton, le regard chaviré, écoutant le vent qui me parle d’ici et là, qui me parle de vous…

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