pour vous donner envie

le Livre Interdit :

 

CHAPITRE I

Je me tourne et me retourne. Deux heures du matin brillent au réveil, teintés de rouge comme les yeux d’un petit démon, je n’ai plus sommeil. À côté de moi, mon épouse dort du sommeil du juste, comme toujours. "Juste". Cette notion m’échappe, mes certitudes se délitent comme un morceau de sucre dans un verre d’eau, au fur et à mesure que les secondes meurent, au fond de ma nuit blanche ! Depuis le jour où j’ai ouvert le livre qui ouvre les portes… Non, c’est impossible, je dois rêver ; c’est ça : je dors et tout va bien…

Faux semblant. Rien de ce que je vis maintenant, ne doit être réel. Toujours cette satanée question, qui s’oppose à chacune de mes affirmations. Et cette petite voix sarcastique, qui prend un malin plaisir à me voir perdre pied, murmurant dans ma tête :

« Quelle est la réalité ? Quelle est TA réalité ? Saurais-tu, maintenant, vivre tes rêves comme une folie ? »

Oui, voilà exactement le problème : depuis l’ouverture du livre qui ouvre les portes, je suis immobile devant un tas de questions désordonnées remettant sans arrêt en cause les affirmations qui forment mon quotidien. De la question aussi simple que de savoir si ce repas que l’on découvre dans son assiette, est constitué réellement de deux œufs au plat avec une salade de tomates du jardin (fraîchement cueillies avec toutes leurs vitamines) au fait de savoir si nous avons vraiment les pieds sur terre (quelle Terre) ? Et vivre, dans tout cela ? C’est devenu quoi, pour moi ?

Comment pourrais-je avoir sommeil après cela ?

Je me tourne et me retourne, m’enlaçant aux draps humides d’une transpiration d’agacement, en sachant que rien ne se sera plus jamais comme avant. J’ai franchi le seuil de l’interdit, de mes interdits, et je n’ai plus qu’à trouver la solution pour m’en affranchir. Ou les solutions.

 

Rien ne sert de courir… C’est maintenant le tour des maximes faciles et connues. Après tout pourquoi pas… Je me relève doucement et me dirige vers l’endroit où tout a commencé. À savoir, mon atelier où je m’amuse parfois à des expériences, malaxant des sujets ésotériques entre mes mains inexpertes. J’ai toujours aimé emprunter des chemins de traverse, où la lumière n’est pas celle que l’on croit, là où l’imprévu cède le pas à l’impossible, plus ou moins mystérieux.

La réponse doit être là, quelque part. Mais il me faut, sans doute, éclairer votre lanterne sur ce satané livre qui ouvre les portes, car, sinon, je crains que votre agacement ne soit légitime, lorsque vous jetterez, dans le coin de vos rebus, le récit de cette aventure que vous avez encore, du moins pour l’instant, au bout de vos doigts.

Il y a quelque temps, alors que dans le cadre de mon travail, je me dirigeais vers la trésorerie générale, j’ai eu l’idée de m’arrêter quelques instants devant une boutique poussiéreuse qui m’attirait irrésistiblement depuis quelques temps déjà. Un bref regard à ma montre : quatorze heures vingt-quatre : je n’étais pas à cinq minutes près.

Ah oui, il faut que je vous parle un peu de ma profession ! Je passe tout mon temps à jongler avec des chiffres et des nombres, les empilant régulièrement dans les colonnes d’un formulaire insipide, aidé dans cette tâche ingrate par un ordinateur poussiéreux. L’Etat est attentif à mon travail et je l’ai toujours satisfait. Jamais de remarques, jamais un mot plus haut que l’autre. Je stagne sur le zéro, évitant le zèle, comme le blâme.

Ce qu’il y a de bien, avec les chiffres, c’est qu’ils sont clairs, définitifs, rigoureux, ne peuvent pas signifier autre chose que ce pourquoi ils ont été inventés. J’aime la froide logique qu’ils annoncent, les certitudes qu’ils énoncent.

Bref, jusqu’à ce jour, j’étais un comptable heureux.

Qu’est-ce qui a pu me traverser l’esprit pour que j’entre dans cet endroit ? A vrai dire, je ne pensais pas que cela constitue une prise de risques, comme si, de vouloir acheter une chemise sans col, puisse vous mener à l’échafaud. Je me trompais.

Elle portait, de façon prétentieuse, l’enseigne « librairie du temps qui passe ». Et c’est, sans aucun doute, cet intitulé qui m’attira l’œil. J’ai donc cédé à la tentation de passer cinq minutes à l’intérieur, pour voir. Comme un joueur de poker, j’ai vu et j’ai perdu.

 

 

 Châlucet ou le Pouvoir des Rêves

 

 

 

 Marcus a peur. Les buissons noirs lui griffent les cuisses, les branches basses du sous-bois de sapin lui giflent le visage. Il n'entend que le martèlement sourd de ses pas sur le sol, recouvert de mousse et de neige. Il n'arrive plus à ordonner ses pensées confuses, il n'est plus qu'animalité. Seule l'idée d'une infime possibilité de survie le fait bondir, au-dessus des rochers glissants. Les hommes de sa patrouille, dont les corps se raidissent déjà dans le froid, ne sont plus que des faciès grimaçants et hideux. La belle et efficace rigueur des manœuvres qui a fait la grandeur et la fierté hautaine de Rome l'Eternelle ne leur a, ici, servi à rien ; ils n'ont pu s'organiser, le temps leur a manqué. Ils viennent de mourir, tous, dans l'étreinte glaciale de cette province du Steinberg. Il ne reste plus que lui. Pour l'instant encore.
La soif de l'aventure ! Pour Marcus, jeune décurion, c'était partir de chez lui pour mieux y revenir ! C'était offrir à sa future épouse la gloire et les honneurs récoltés dans les montagnes du nord, là bas. Mais il n'avait pas songé à la défaite, à l'humiliation de la fuite... Comment croire que les barbares étaient si près, si forts, si intelligents ? L'embuscade avait été la fin de ses espoirs et de la vie de ses soldats, éventrés, décapités, dans une horreur où le méthodique du carnage avait fait lever, dans l'air froid de l'aube finissante, un brouillard rosé à l'odeur fétide d'entrailles répandues.
Le cœur battant aux tempes, il se jette en avant. Il en va de sa vie. Se retournant, il aperçoit, au travers des troncs serrés, des ombres fugitives. Sa peur augmente. Il oublie ses idées de bravoure, sa force de parade, lorsqu'il présentait, hier encore, ses armes et ses hommes devant le gouverneur de la province. Il fallait rétablir l'ordre de Rome, telle était sa mission. Le tribun lui avait appuyé fortement sur l'épaule, comme pour imprimer le désir impérial de l'Augustus dans sa chair. Mais le sénateur était loin, maintenant, et l'ordre ne serait pas rétabli. Il n'avait plus d'autre alternative que la fuite, essayer d'échapper à l'horreur qui le poursuivait.
Rome mourrait sans en prendre vraiment conscience, comme ses soldats tombaient : en si peu de temps ! Quelques minutes ou vingt années, quelle importance ? Rome cédait devant les vagues barbares, en ce début d'hiver de l'an 446, et Marcus fuyait les spectres silencieux qui le poursuivaient. Pourrait-il les distancer ? Il se retourna à nouveau ; il lui sembla qu'ils se rapprochaient. Pourtant, aucun bruit ne lui parvenait, la menace restait fantomatique, comme lorsque ses cauchemars l'assaillaient.
Ne pas penser, ne pas s'essouffler, afin de ne pas mourir.

 

 

la grandeur des âmes ( en attente de publication).

  Depuis trois jours, ils se cachaient dans les bois. Sylvain les nourrissait de rapine dans les rares fermes épargnées par les troupes anglaises et de quelques lapins qui se pendaient à ses collets. La blessure de Gilbert de Combrailles les avait amenés à reconsidérer momentanément le voyage jusqu'aux terres du conseiller ; il était trop faible, sa santé déclinait. Dans ces conditions, fuir aurait été bien trop périlleux. Sylvain, l'avait laissé à la nuit tombante, brûlant de fièvre, dans une petite cabane de feuillardiers où ils s'étaient réfugiés, abri abandonné en ce début d'été par les hommes travaillant à la saison dans les jeunes châtaigneraies.
Sylvain avait brutalement grandi, forgé au feu de la guerre et de la souffrance. Quatorze ans, et pourtant, il ressemblait de plus en plus à un homme mûr. Il se trouvait, malgré lui, entraîné dans une aventure dont il ne percevait pas le but. Mais, pour l'instant, seul l'immédiat comptait. Il fallait ramener de toute urgence la guérisseuse du moulin auprès de son compagnon. Question de vie ou de mort. Pour cela, Sylvain avait du retourner sur ses pas, revenir vers ce qu'il fuyait, le regard et l'oreille en éveil. Il devait être extrêmement prudent afin d'éviter les soudards anglais qui patrouillaient dans les futaies. En effet, il les avait aperçus à plusieurs reprises, cherchant activement quelque chose ou quelqu'un : eux ! Il redoubla de discrétion et devint une ombre.
En arrivant en vue masures bordant le cours d'eau, il s'aperçut que sa prudence était bonne conseillère : quelques hommes en armes devisaient bruyamment en jetant de temps en temps un caillou dans la rivière, signe évident de leur désœuvrement. Il se dit alors que si les responsables de la troupe les avaient postés là, c'était pour les prendre. Ils devaient supposer que Gilbert reviendrait. Mais peut-être étaient-ils ici pour tout autre chose... Que lui importait, en fait ! Respirant à peine, il se glissa à quelques mètres de soldats en faction et s'engagea dans la petite sente qui menait vers la maison de la femme.

 

 

 

 

 

 

 

 

le chevalier de poussière (en attente de publication). 

 

La caravane s'étirait mollement sur la piste à peine tracée, longeant les falaises de grès rouge. Cinquante chameaux, une vingtaine d'hommes à cheval, venaient de quitter le lancinant moutonnement des dunes blanches. Le plateau de roches s'était dressé devant eux, les obligeant à un grand détour. Tous veillaient. Les marchandises qu'ils transportaient pouvaient, facilement, exciter la convoitise de ces bandes de voleurs qui sévissaient dans ce monde aveuglant, où l'esprit humain, souvent, s'égarait. La troupe des marchands ne quittait pas des yeux les bords de l'à-pic, vigilante.

La route avait été longue, ils étaient presque arrivés. La belle ville de Thèbes serait leur première étape. Ils rapportaient du bois de fer, des pierres précieuses, des épices, des étoffes. Au milieu de la caravane, marchaient, résignés, des hommes à la peau noire d'ébène, reliés entre eux par une fine corde tressée. Des esclaves, fait prisonniers par une tribu conquérante de guerriers Nubiens, rachetés par le grand Salh-el-bheir, l'Egyptien. Il était le seul, avec ses hommes, à pouvoir franchir sans dommages les frontières. Il achetait et vendait à peu près tout. Ses acheteurs lui passant commande étaient rarement déçus.

En ce jour, ils revenaient, après six mois d'absence, des territoires reculés, plus éloignés que l'antique Saba, plus loin encore que les étendues marécageuses du sud, le berceau du grand fleuve Nil. Salh-el-bheir, connaissait les risques d'une expédition si lointaine, si aventureuse. Il suffisait d'un rien pour qu'il disparaisse, lui et ses hommes, décimés par les périls qu'ils pouvaient être amenés à traverser. Mais, grâce à Allah, tous, ou presque, revenaient, chargés de richesses, et de promesses d'opulence à venir.

Devant le premier chameau, un cavalier avançait, seul, tel un éclaireur. Solitaire. Salh-el-bheir le regardait depuis plusieurs minutes, songeur. Cet homme là était un étranger, perdu dans les sables et les cailloux du désert et pourtant, en ce jour, plus rien ne le distinguait de ses frères marchands. La tête entourée de son cheich, il portait un ample vêtement bleu, qui ne laissait à l'ardeur de l'air brasillant que ses mains et ses yeux clairs. Cet homme, promis à un sombre avenir, destiné à mourir dans le désert ou dans les marécages du Nil, cet homme était devenu son frère, en lui sauvant la vie.

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 24/05/2016

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