tu aurais pu...

Tu aurais pu...

Mon porte-plume reste en suspens. Je cherche l'idée, celle qui parle. Parce que c'est à toi que je m'adresse, mon très cher frère. Dans un style que tu condamneras dès que tu en prendras connaissance, comme tu as condamné à l'absence de réponse toutes les autres lettres que j'ai pu t'adresser par le passé. Tu aurais pu... me répondre, me dire que mes courriers t'indisposaient, t'insupportaient. Mais tu ne l'as pas fait, tu ne le fais d'ailleurs jamais. Tu estimes que nous vivons dans un temps nouveau, celui de l'absence, et que la seule présence à laquelle tu t'autorises est la froide réponse d'un mail impersonnel. Ne te rappelles-tu pas, lorsque notre mère nous entraînait à gratter le papier d'une plume Sergent-Major, une plume neuve trempée dans l'encre violette ? Ne te rappelles-tu pas les légers crissements guerroyant contre le silence de la pièce ? Tu me dirais que c'était une autre époque, que tout est mort désormais, notre passion de l'écriture, des pleines et des déliées, de la calligraphie dont nous ornions, toi et moi, nos plus beaux cahiers, nos plus beaux écrits. Alors oui, tu aurais pu...

Je t'observais souvent, lorsque tu écrivais. Cela me passionnait de te regarder t'appliquer. Ton visage respirait ton écriture, souriant ou fronçant les sourcils. En fait, tu lisais tes imaginaires, en les projetant dans ta main, qui le couchait sur le papier. Ta main, mon frère... Ta main dansait lorsque tu écrivais. Mais tu ne t'en rappelles plus.

Notre mère était une institutrice forte de caractère, issue des troupes laïques de Jules Ferry, appliquant à la lettre la belle orthographe. Nous avions appris très jeunes les règles élémentaires et complexes, les exceptions, les accords, les temps... Et de cette trousse à outils, nous sortions à chaque fois que la consigne nous l'imposait, les arcanes qui firent de nous des adeptes de l'Ecrit.

Tu aurais pu... Car tu étais le meilleur, mon frère. Tu étais le roi des rêves, tu nous emmenais vers des royaumes magiques dans des carrosses sans fautes. Tu étais doué, te souviens tu ? Bien meilleur que moi, qui passe mon temps à t'écrire, qui cherche à renouveler la flamme qui brûlait autrefois en toi. Tu es devenu un écrivain célèbre, sans doute trop. Car tu as délaissé ta plume, comme tu m'as délaissé. Et nous t'attendons dans notre maison qui s'emplit lentement de poussière, passant notre temps de patience à t'écrire, écrire encore, refusant, ta plume et moi, à croire que tu es devenu l'esclave d'un éditeur qui ne te laisse plus aucune liberté, aucune conscience, aucune raison de regarder d'où tu viens.

Tu aurais pu... Mais tu t'es perdu. Tu as signé ce contrat où tu acceptes d'écrire ton nom sous des textes qui ne t'appartiennent pas, qui ne t'ont jamais appartenu. Parce que tu es célèbre, tu voles la célébrité de ceux qui sont tes nègres, tes "ghost-writers" comme l'on dit dans ce pays que tu as fait tien. Sais-tu au moins l'histoire, connais-tu la trame ? Sauras-tu répondre à ta prochaine interview autre chose que : "c'est compliqué, comment vous dire ? La trame de mon livre repose sur une intime conviction que j'hésite à vous dévoiler..." Tu aurais pu, mon frère, garder au moins ton âme, ta force et ta joie de vivre et d'écrire.

Tu aurais pu... mais ton emploi du temps est trop plein, trop étriqué, trop inconfortable pour les autres que toi. Je te comprends. Mais tu aurais pu te déplacer, revenir dans le village qui t'as vu naître à mes côtés pour l'enterrement de notre mère. Te rappelles-tu ? C'est elle qui t'a appris à ouvrir la porte de ton imaginaire, cette force que toi seul, de nous deux, possédait. Moi, moi je t'admirais, et je me réfugie derrière cet imparfait en lisant tes articles et tes livres aujourd'hui. J'ai jeté la poignée de terre sur la boîte de chêne qui ne résistera que peu de temps dans la terre acide de notre pays. La cloche sonnait, comme pour un dernier appel, comme celle qui signifiait la fin de la récréation, autrefois. Tu étais fait de rire et de joie mon frère, de larmes et de passions, même au travers de nos disputes, de nos souffrances. Tu aurais pu...

Alors je t'attends encore. J'espère toujours, tout comme ta plume qui rouille sur l'écritoire dont tu as hérité. Car toi seul en étais digne, à mon sens. Moi, je suis resté. J'ai appris à lire, à écrire, à compter à des enfants que je connais tous par leur prénom. J'ai pris, d'une certaine manière, la succession de notre mère, offrant un peu de moi. Mais toi, tu parles Anglais, je crois. J'attends aussi ta lettre, mon frère. Celle qui me diras que tu conjugues aussi le verbe "aimer" au présent, le verbe "rire", que tu y adjoins "toujours".

Ta plume et moi signons ensemble cette dernière lettre. Je ne tarderais pas, moi aussi, à mourir. Mourir de ton absence, mourir de ton inexistence. Mon frère, rappelles toi : tu aurais pu...

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