Une petite nouvelle.

 Extrait du recueil de nouvelles "AU BORD DES MOTS", édité chez Claire LORRAIN- Disponible. Je vous recommande le site www.pageetplume.fr, où vous pouvez le commander. Dans ce cas, je peux y apposer une dédicace personnalisée.

 

- Qu'est ce que tu fais là ?

La question avait fusée, rapide, furieuse. L'homme regardait l'enfant qui se tenait devant lui, terrorisé, les mains rougies par son larcin. Que faire, que dire ? Il n'avait rien à opposer pour sa défense. Rien. Il fixait le vieil homme du regard, le défiant du haut de ses dix ans. Simplement, en passant dans la petite ruelle, qui longeait le jardin si bien entretenu, il avait aperçu les fruits rouges, dont quelques uns se glissaient entre les mailles de la clôture, terriblement tentants. L'enfant s'était arrêté, laissant ses doigts caresser les fraises rebondies, salivant par avance. Lorsqu'il les avait portés à sa bouche, l'un après l'autre, le  goût acidulé s'était marié avec l'excitation de l'interdit. Mais il ne s'était pas arrêté là. Grimpant sur le muret, il avait enjambé le grillage, jetant un oeil à gauche et à droite. Personne. Rien que les rangs bien ordonnés de haricots verts, les enfilades de salades pommées, les allées de terre propre, limitant les parterres amoureusement soignés. Alors, l'enfant s'était dirigé tout droit vers les plants de fraisiers. Méthodiquement, il avait récolté et dévoré tous les fruits matures, avant de serpenter, au milieu du jardin. Et c'est là que l'homme s'était dressé devant lui.

Le jardinier avait longtemps observé le gamin. Il l'avait vu dévorer ses fraises, avant de pénétrer plus avant. D'abord en proie à la colère, il avait foncé vers le voleur. Mais il s'était arrêté, se dissimulant derrière une petite haie de charmilles. Etonné, amusé, il avait été surpris de voir le gamin déambuler, se penchant soudainement vers une salade pour en caresser les feuilles. Le geste était empreint d'une grande tendresse, surprenante chez un enfant. Puis, ce dernier avait fait de même avec les longues feuilles des blettes et les fanes des carottes. L'homme sentait une émotion étrange s'emparer de lui....

Et maintenant, l'enfant attendait la sanction, la gifle qui ne tarderait sans doute pas à tomber. Le jardinier esquissa un geste. Le jeune garçon leva ses bras au dessus de sa tête, comme une ultime et dérisoire protection. et pourtant, rien ne se passa. Il glissa un regard attentif et étonné entre ses mains disjointes. L'adulte se tenait toujours devant lui, mais un sourire avait regagné son visage.

- Tu reconnais que t'as volé mes fraises ?

Le gamin, penaud, baissa la tête. Il murmura : "je suis désolé".

- Désolé ? Ca m'étonnerait ! Tu les as toutes englouties et j'crois bien que t'en aurais presque mangé les vertes ! Bon, t'as volé, faut payer !

L'enfant roula des yeux effarés.

-Mais j'ai pas de sous !

-Alors, tu vas rembourser en travaillant pour moi ! Où t'habites ?

Le jeune garçon fit un geste du bras pour désigner la petite maison grise. Le jardinier hocha la tête ; il connaissait de vue la femme, élevant seule son jeune garçon. Il eut soudainement une idée. Il s'accroupit devant son jeune débiteur.

- Demain, c'est mercredi. Je sais que tu n'as pas classe. Alors, je veux te voir ici à huit heures. Si besoin, j'expliquerai à ta mère...

-Oh ! non, Msieur ! Ne lui dites pas que je vous ai...

- Volé ? Non. Je lui dirai simplement que tu t'intéresses aux plantes de mon potager, que je t'ai proposé de venir m'aider, et que tu as dit oui ! ça te va ?

L'enfant eut un sourire de gratitude... Il n'aurait jamais pensé que cette mésaventure se terminerait ainsi.

Le lendemain matin, à peine l'aube eût-elle laissé la place à un soleil lumineux, que l'enfant s'invita au jardin. Il jeta un regard rapide vers le pied du gros tilleul qui trônait au milieu de l'enclos, où seuls quelques outils épars régnaient en maîtres. Personne, il était momentanément seul.

Lentement, le gamin fit le tour des carrés de terre brune, encore humides des arrosoirs versés la veille. Le soleil n'avait pas encore commencé à assécher la terre de surface. Il hésita à peine, curieux de tout, laissant son pas le mener au hasard, reniflant les parfums qui s'intensifiaient déjà, dans la chaleur montante. Brutalement, il s'arrêta, stupéfait. Des plantes énormes, inconnues, aux feuilles dentelées, avec des sortes de fleurs bizarres, entourées de feuilles lui barraient le chemin. Tout était, dans ce monument floral, gigantesque.

- Mes artichauts te plaisent ?

L'enfant sursauta. Tout à sa contemplation, comme d'habitude, il s'était fait surprendre. Le jardinier, d'un air bourru, finissait d'attacher autour de sa taille, le lien d'un grand tablier bleu.

- Allez, viens un peu par là ! Je vais te montrer ce que j'attends de toi.

Sans mot dire, le gamin le suivit, imprimant ses pas à côté de ceux de l'adulte, dans le grain fin des allées rectilignes. L'homme s'arrêta devant un long alignement de tuteurs, au pied desquels des tomates commençaient déjà à rosir.

- Tu sais égourmander ?

L'enfant le regarda, étonné.

- Non je ne suis pas gourmand ! S'exclama-t-il.

- Ce n'est pas ce que je te demande ! Egourmander, c'est enlever ce qu'il y a de trop sur les pieds de tomates ! Regarde.

Joignant le geste à la parole, il commença, d'une main légère, à ôter les petites tiges qui s'élevaient à l'intersection du plant et des branches feuillues. Un parfum tenace s'éleva aussitôt.

- Comment tu t'appelles ? Demanda soudainement le jardinier.

L'enfant leva les yeux, lavés d'eau pure.

- Gabriel. Je m'appelle Gabriel.

L'homme recula d'un pas, pâlissant, la respiration suspendue. Mais il se ressaisit rapidement, sans ôter toutefois au gamin, une lourde impression de malaise.

- C'est joli, comme prénom ! Allez, ajouta l'homme sans plus insister, à toi !

Il lui tendait un couteau de poche, à la lame aiguisée. Inquiet, le gamin regarda l'instrument coupant. Puis il le prit délicatement, craignant une maladresse, qui lui vaudrait, à coup sûr, sinon une réprimande, du moins du sang sur les mains.

Le jardinier lui montra à nouveau la technique, mimant le geste attendu, précis, léger, incisif, sans aller jusqu'à blesser la feuille ou la tige. Puis, il se recula de quelques pas, regardant le jeune garçon oeuvrer. Très rapidement, l'enfant trouva le mouvement juste. L'homme le regardait, étonné. Il était apparu, sur le visage froncé du gosse, deux petites rides parallèles entre les deux sourcils, signes de sa concentration. Si l'apprenti s'était retourné, il aurait vu, sur la face burinée de son maître de l'instant, apparaître un large sourire de satisfaction.

La matinée s'écoulait lentement, au rythme régulier des heures sonnant au clocher, tout proche. Les tomates apprêtées, l'homme avait mené l'enfant vers les salades. S'aidant d'une petite binette, ils avaient soulevé la terre autour des pieds des "Blondes paresseuses", enlevant les mauvaises herbes qui avaient tendance à proliférer dans la terre humifère.

- Pourquoi on appelle ça des mauvaises herbes ? Demanda l'enfant. Elles ne se mangent pas ?

Le jardinier haussa les épaules.

- T'as jamais rien appris, alors ? C'est sûr que c'est pas ton instituteur qui a appris à tenir un jardin  !

- Monsieur Desroches connaît tout ! S'éleva le gamin.

- Oh ! Tout doux ! S'exclama l'homme en riant et en repoussant sa casquette loin de son front. J'en veux pas à ton Desroches, il est certainement le meilleur.

Comme il était étonnant, ce minot à l'allure de Gavroche, prenant, d'un air farouche, la défense de son enseignant ! Rasséréné, l'enfant glissa sa main sous les larges feuilles des salades, brisant de ses doigts, la terre compacte.

Vers les dix heures, le jardinier s'essuya, d'un geste rapide, les mains sur son pantalon.

-Allez, viens ! C'est la pause.

L'enfant le suivit. Ils pénétrèrent à l'ombre fraîche de la cabane, garage de la brouette et d'une multitude de choses, dont l'usage échappait à Gabriel. Un entassement, un bric-à-brac, menaçant de s'écrouler à chaque instant. D'un panier, l'homme sortit deux verres, une bouteille d'eau teintée de sirop de menthe, un sac en papier rebondi. Il tendit à son jeune débiteur un pain au chocolat, encore un peu tiède. Le gamin s'en saisit, murmurant un "merci" assourdi par la première bouchée. Le jardinier sourit. Il nettoya, d'une main rapide, son couteau sur sa manche, prenant encore dans le panier, une demi-baguette de pain et un fromage sec. Tout en mâchant, Gabriel laissa son regard faire le tour du bazar qui les entourait. Seul le bruit de leur mastication brisait le silence. Brutalement, les yeux de l'enfant se posèrent sur un coffret oblong, brun, recouvert d'une fine poussière.

- Un violon ! S'exclama-t-il. Vous avez un violon !

Le jardinier se rembrunit, se retourna vers l'objet, comme gêné que l'enfant est détecté sa présence.

-Oui. Et alors ? Pourquoi je n'aurais pas un violon ?

Gabriel le regarda, à peine décontenancé par la réflexion de l'homme.

- Ma mère aussi, elle en a un ! Mais elle n'en joue jamais. Elle dit que ça lui rappelle trop de choses, que ça la fait pleurer. Mais moi, j'aimais bien, avant, quand je l'entendais, quoi ! Et vous, vous en jouez ?

L'homme le regarda, surpris. Ce qu'il voyait dans les yeux du gosse, ici, c'était une intense jubilation. Comme si le Père Noël venait de débarquer dans le cabanon. Le jardinier soupira, à la manière d'une cornemuse qui se dégonfle, comme une plainte assourdie.

 - Avant, oui, je jouais.  Mais maintenant... Ici, il meurt en prenant son temps. J'ai pas besoin de lui, il n'a pas besoin de moi ! Ajouta-t-il en se levant, pliant son couteau qui claqua sèchement. Allez, viens, on n'a pas fini.

Gabriel, devant le visage qui s'était brutalement fermé, comprit qu'il valait mieux ne pas insister. Il se leva. L'adulte, sans l'attendre, saisissant une pelle-bêche, se dirigeait déjà d'un bon pas vers le fond du potager.

Lorsque midi sonna au clocher, le jardinier et l'enfant, se redressèrent, fourbus. L'allée, au bord du ruisseau qui bordait le fond du terrain, était nette de toute mauvaise herbe. C'est à Gabriel qu'était revenu de mettre la touche finale avec le râteau, griffant avec légèreté la terre qui séchait déjà. Il s'était amusé à faire des courbes et des ronds, imaginant des autoroutes pour fourmis, des montagnes russes pour les mille-pattes.

- Allez, je te libère, soupira l'homme. Tu m'as bien aidé, ta dette est payée.

Le gamin leva les yeux.

- Je pourrai revenir ? Pour vous aider ? J'aime bien... murmura-t-il.

Le jardinier repoussa, selon une habitude, sa casquette vers le sommet de son crâne.

- Je sais pas... ça t'as plu ? Il faudrait demander chez toi... Mais moi, je suis d'accord. T'es un bon apprenti ! Jeta-t-il en ébouriffant les cheveux du gamin.

Esquissant une ombre de sourire, l'enfant s'enfuit en courant. Ce qu'il voulait avant tout, c'était savoir. Savoir pour le violon. Il imaginait déjà des tas d'histoires. Peut-être aussi que, si sa mère entendait l'instrument jouer dans le jardin, alors elle accepterait de ressortir le sien de son mausolée de velours rouge.

Quand sa mère lui demanda à quoi il avait bien pu s'occuper pendant toute cette matinée, Gabriel attendit un long moment avant de répondre, enfournant dans sa bouche gourmande un peu de tarte aux pommes encore chaude. En fait, il ne savait pas trop comment faire. Parler des salades et des tomates, bien sûr, mais du violon...c'était une autre histoire ! Et pourtant, il sentait obscurément qu'il devait décoder le signe que lui avait donné le destin. Alors, il décida de patienter. Il serait toujours temps. Il devint alors volubile, parlant de tout et de rien, si bien que sa mère, en riant, l'interrompit d'un geste.

- Ce vieux à l'air de te plaire ! J'espère le connaître autrement que de loin, et que tu me le présenteras bientôt.

- Oui, maman. Ne t'inquiète pas, dès que je pourrais...

En fait, son coeur avait fait un bond, que Gabriel avait réprimé à deux mains. Il avait la certitude que les deux violons ne tarderaient pas à se rencontrer. Il s'en était fait, maintenant, la promesse. Pourquoi ? Il n'aurait pu le dire. Peut-être simplement parce qu'il lui était insupportable de les voir mourir dans leurs petites caisses vernies.

 Dans l'été s'étirant en langueurs brûlantes, le jardin tombait durant la journée, dans une torpeur immobile sous le soleil blanc. L'air brasillait, la création toute entière attendait que vienne le soir et l'ombre apaisante. Les grandes vacances étaient là et Gabriel passait tous ses temps libres dans l'enceinte du potager. Etienne lui avait proposé de venir quand il voulait, tant qu'il ne ferait pas de bêtises. Etienne! Il trouvait ce nom étrange, un vrai nom de grand-père. Gabriel avait, tout de même, bien du mal à l'appeler par son prénom, malgré les injonctions répétées. Pensez donc ! Etienne était bien plus vieux que son instituteur !

Ce jour là, attendant le jardinier, il s'était assis sous le tilleul, dont l'ombre odorante laissait éclore ses rêves. Il n'avait plus reparlé du violon avec son maître du jardin, mais Gabriel n'avait pas quitté son idée des yeux. Soudainement, la tentation le saisit, comme un serpent la souris. Son regard s'était porté, par l'entrebaillé de la porte, sur l'étui noir.

Les mains posées à plat sur le sarcophage d'ébène, il hésita à peine. Il s'assura juste de l'absence du jardinier. Puis, lentement, presque religieusement, il fit claquer les deux fermoirs. Une légère odeur de renfermé s'échappa de la boîte. Il bascula le couvercle et l'instrument se dévoila à ses yeux. Lentement, il caressa du doigt le bois aux courbes sensuelles. Il le laissa glisser sur les cordes qui gémirent sous la caresse légère.

- Bon sang ! Tu ne peux pas t'occuper de ce qui te regarde ?

La main d'Etienne ne lui laissa pas le temps de réagir. Le prenant par sa chemise, il le jeta littéralement dehors, comme un simple paquet de chiffons. Meurtri, choqué, Gabriel s'écorcha les genoux sur les petits cailloux. Il ne reconnaissait plus Etienne. Le visage fermé, blanc, les yeux agrandis par la rage, les mains tremblantes, il referma le couvercle avec force.

- Je ne veux plus que tu touches à ça, tu comprends ? Si je le laisse là, ce n'est pas pour qu'un gamin curieux vienne y fourrer ses doigts ! Maintenant, rentre chez toi ! La porte de la cabane claqua violemment, comme sous le souffle d'un vent puissant. Effrayé, Gabriel s'enfuit sans se retourner.

Ce n'est que lorsqu'il s'engouffra dans sa chambre qu'il s'autorisa à éclater en sanglots. Toutefois, il refusa l'échec. Malgré la violence de la réprimande d'Etienne, il repoussa, de toutes ses forces, la crainte d'une persévérance qu'il jugeait obligatoire. De la même façon qu'il lui avait volé les fraises, il lui volerait le secret qui lui interdisait de toucher au violon. De la même façon que le jardinier lui avait appris à s'occuper des salades, lui, Gabriel, il lui apprendrait à réapprivoiser l'instrument. L'enfant sécha ses larmes. Il fallait, sans attendre, retourner au jardin, affronter Etienne. Oubliant ses dix ans, il claqua la porte de la petite maison grise, ignorant sa mère, qu'il croisa devant le portillon donnant sur la rue.

- Où vas-tu ? Interrogea-t-elle, inquiète devant les yeux brillants de son fils.

-Au jardin !

C'était une évidence.

L'enfant avait le coeur battant, en parcourant les quelques cent mètres qui séparait la maison du potager. C'est en arrivant près du ruisseau qu'il vit Etienne. le jardinier avait le visage marqué, comme s'il avait fourni un trop grand effort. Il était pâle, assis sur une caisse en bois, les mains croisées sur les genoux. Sans rien dire, Gabriel vint se camper devant lui. L'homme leva les yeux.

- Ah ! Tu es revenu... Je t'ai fait peur, c'est ça ?

Le gamin se contenta de hocher vigoureusement la tête, sans sourire. Il était, sans doute, beaucoup trop tôt pour cela. L'homme désigna la pelouse d'une main lasse.

- Viens t'asseoir près de moi. Je vais te raconter l'histoire de cet instrument. Il me semble que tu ne me laisseras pas tranquille avant cela. Mais jure moi bien de ne jamais rien dévoiler de ce que je vais te dire.

Gabriel hocha vigoureusement la tête, et, sans se faire prier, s'accroupit sur l'herbe, entourant ses genoux de ses bras. Il sentait qu'il devait simplement écouter, comme si les paroles qu'il pourrait être amené à prononcer, avaient eu la capacité de rompre l'enchantement.

Lentement, les yeux dans le vague, comme englué dans ses souvenirs, Etienne commença l'histoire, l'histoire de sa vie.

Devant les yeux de Gabriel, c'était l'univers incroyable de l'Opéra de Paris et des grands concerts, qui se dévoilait. Bercé par la parole d'Etienne, il voyait la fébrilité monter juste avant la représentation, les femmes en robe scintillante, les hommes en habit noir et blanc, le grondement des instruments s'accordant sur le La donné par le premier violon, le silence ensuite, attendant la venue du chef d'orchestre. Car Etienne avait été ce premier violon. Mais surtout, surtout... il avait été professeur au conservatoire, transmettant sa passion avec ferveur, jusqu'au jour fatidique... ce 12 février 2006...

- Tu sais, Gabriel, j'ai beaucoup aimé ce violon, j'ai beaucoup aimé la musique, en général. Reprit Etienne, en se croisant les mains nerveusement. Je te racontes ça, mais je ne sais pas si j'ai raison... tu es si jeune...

- J'ai quand même dix ans ! Rétorqua le gamin, d'un air offusqué. Je connais la Vie !

- Tu ne connais rien du tout ! La Vie, comme tu dis, c'est aussi pas mal de saloperies, des moments qu'on aurait dû vivre, des moments que l'on regrette. C'est aussi des erreurs terribles.

- Que vous est-il arrivé ? Murmura Gabriel.

Etienne hésita, imperceptiblement. Le gosse, assis devant lui, devenait son juge, peut-être son défenseur, le poussant, peu à peu, dans ses ultimes retranchements. Mais il était bien trop tard pour reculer, pour cacher cette vérité qui le minait depuis cinq longues années. Le jardinier soupira.

- J'avais un élève brillant, un peu plus âgé que toi, dans lequel je sentais une sensibilité étonnante. Ses parents me l'avaient confié, lorsqu'il avait neuf ans. Dès que l'archet effleurait les cordes, Il brillait dans ses yeux ce petit quelque chose qui semblait dire que la fée musicienne s'était penchée sur lui, un jour. Il progressait vite, très vite, même. A dix ans, à peine un an après son entrée dans ma classe, il surclassait ceux de son âge, et même des élèves confirmés. Il jouait et je me suis mis à lui demander plus, toujours plus, devenant d'une exigence presque brutale. Il devenait chaque jour meilleur. Je n'ai pas pris garde, mais la petite lumière, au fond de son regard, a commencé, ce jour là, à s'estomper. Mais je lui demandais encore, m'indignant lorsque la partita n° 2 de Bach en ré mineur, s'embrouillait sous ses doigts...

- Mais pourquoi ne le laissiez-vous pas jouer ? Questionna innocemment Gabriel.

- Parce qu'il devait apprendre, devenir le meilleur, meilleur que moi ! Je le voyais soliste, l'imaginant recevoir les plus hautes distinctions, devenant l'artiste adulé des foules... Et pour cela, il devait travailler, se surpasser, oublier la douleur...

- Vous croyez vraiment qu'il pouvait réussir ?

- Oui. Mais je ne le lui ai pas laissé entendre. Je ne le complimentais jamais, trouvant toujours quelque chose de perfectible dans son jeu, dans sa lecture, dans le tempo. Un jour, nous nous sommes disputés très violemment. Je lui reprochais de ne jamais écouter, d'avoir l'esprit ailleurs. Lui, il me disait qu'il ne pouvait pas faire mieux, mais je ne l'entendais pas. Je l'ai traité d'imbécile et je lui ai dit qu'il n'avait plus rien à faire dans ma classe. Il s'est levé, a pris son violon et, d'un geste, l'a jeté avec force contre le mur. Le violon s'est brisé, son âme tombant à côté de ses débris. Il m'a regardé quelques secondes, avec au fond des yeux, un mélange de rage, de haine et de détresse. Je n'ai rien dit. Lui non plus, il a simplement claqué la porte, en s'enfuyant.

Gabriel sentit un frisson parcourir le haut de son dos.

- Vous l'avez revu ? Murmura-t-il.

La voix d'Etienne se brisa.

- Oui. En sortant de ma classe, il s'est jeté par la fenêtre du premier étage, et personne n'a eu le temps de le retenir. Alerté par les cris, j'ai tout de suite compris. Je me suis précipité dans l'escalier. Il était allongé, inconscient. Je ne me rappelle que très vaguement la suite, l'arrivée du SAMU, le transfert à l'hôpital. Il a subi plusieurs opérations. A sa sortie du coma, il ne parlait plus, cloué sur un fauteuil, le regard dans le vague. Ses parents me considèrent comme responsable de ce qui est arrivé. Ils ont raison. Alors, j'ai tout abandonné, le violon, la musique. J'ai donné ma démission du conservatoire, je suis parti ailleurs, m'installant dans ce village. Je ne veux plus jamais entendre la moindre note, tu m'entends ? Plus jamais ! Depuis, j'essaye d'oublier tout cela au milieu de ce jardin.

- Et vous y arrivez ? Interrogea Gabriel, d'un élan d'innocence.

Le jardinier lui jeta un regard sombre.

- Pas toujours... quand j'ai entendu les sons que tes doigts faisaient naître tout à l'heure, c'est comme si tout recommençait.

Le gamin se leva, s'approcha de l'homme.

- Vous ne m'avez pas dit le nom de votre élève. Dit-il en posant d'un geste instinctif, sa main sur le bras d'Etienne. Comment s'appelait-il ?

- Est-ce que cela a de l'importance pour toi ?

- Oui...Non... je ne sais pas...

Le jardinier se leva, se dirigeant vers la cabane. Il se retourna, la main sur la porte.

- Il se nomme Gabriel. Tout comme toi. Mais tout le monde l'appelait Gaby.

Le silence qui s'ensuivit ne fut troublé que par le son de la porte qui se refermait. Comme si Etienne avait voulu enfermer pour toujours, la blessure qu'il portait, au milieu de ses outils.

Le gosse restait là, comme pétrifié. Il comprenait. Après un moment d'hésitation, il estima qu'il valait mieux laisser Etienne seul. Il fit demi-tour et prit le chemin de la petite maison grise.

 Le lendemain matin, Gabriel se réveilla avec une étonnante sensation au fond de l'oreille. Sans rien dire, sans bouger, il écoutait. Par la fenêtre grande ouverte, la fraîcheur du matin, s'enlaçant aux premiers rayons d'un soleil ardent, entrait lentement. Mais ce que Gabriel remarquait par dessus tout, c'était une surprenante mélopée. Un chant solitaire et cristallin, parfois presque inaudible, qui allait et venait, errant au dessus des toits, se glissant dans les ruelles, envahissant chaque espace de silence. Au loin, un chien aboya, sans nullement interrompre la source de cette surprenante musique. Le violon sonnait, nostalgique, les notes duraient, s'étalant, comme sans pudeur, dans une sorte de continuo généreux. Le gamin, du fond de son lit, savait. Il savait quel était l'instrument d'où provenait cette musique : c'était celui du jardinier, celui d'Etienne. Il y eut une pause, puis une seconde pièce s'éleva, à la suite du premier morceau. Gabriel ne bougeait pas, comme par crainte de faire cesser l'enchantement. Il serait resté ainsi longtemps, si la porte de sa chambre ne s'était ouverte, pour laisser entrer sa mère, bouleversée. L'enfant s'inquiéta de ses larmes.

- Maman ?

Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Sa mère lui répondit, d'une voix cassée.

- Ce que tu entends maintenant, ce sont les premières mesures de la Partita en ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Je la connaissais par coeur, autrefois... Mais qui joue ?

Gabriel sauta de son lit. Il avait réussi quelque chose, en partie du moins. Il s'habilla d'un trait.

- Maman, si je te le dis, tu ne me croiras pas. Il faut que j'y aille, il m'appelle.

- Mais qui donc ? Insista sa mère.

- Etienne. Le jardinier. C'est lui qui joue.

Laissant sa mère interdite, osciller au milieu de la chambre, il bondit, courant sur le trottoir où résonna le bruit de ses pas dans la limpidité du matin, comme un rythme décalé, rejoignant dans l'espace lointain la sérénité du tempo musical, s'égrenant au long des notes. La femme écouta, écouta encore... laissant ses larmes couler sur ses joues, comme si elles avaient été bien trop longtemps retenues.

 Lorsque Gabriel, hors d'haleine, poussa la porte du jardin, la musique était devenue résonnance. Comme si chaque parcelle de Vie, chaque fleur ou légume, chaque caillou de l'allée bien droite, chaque outil dans la cabane désordonnée, devenait l'écho de ce que l'air du violon demandait, racontait. Gabriel découvrit alors, en s'avançant un peu plus vers l'origine du son, un personnage qu'il ne reconnut pas tout de suite. Bien sûr c'était Etienne, mais un Etienne transformé, transfiguré. Il suivait de son corps les harmonies montantes et descendantes de l'oeuvre, les yeux fermés, un pli de concentration entre les yeux. Jamais l'enfant ne l'avait connu ainsi. Il s'assit lentement sur le bord de la brouette en bois, osant à peine respirer, de peur d'interrompre le charme. Gabriel s'étonna. Il ressentait quelque chose de nouveau, qui le prenait au creux de son ventre : comme si une boule de chaleur remontait le long de sa gorge, cherchant à sortir, sans y parvenir. Alors cette énergie s'empara de tout son être, l'amenant aux frontières d'un Univers qu'il n'avait jamais connu, s'il l'avait pressenti. Des larmes roulèrent sur ses joues, sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi ; était-ce le résultat de cette étrange émotion, le fruit de la musique elle-même ? Il n'aurait pu le dire. Mais ce qu'il savait, c'est que c'était Etienne et son violon, qui le conduisait ainsi, lui ouvrant la porte d'un nouveau chemin. La dernière note de la partita s'éleva, s'éternisant, comme si le violoniste regrettait déjà de l'avoir terminé. Les yeux du gamin fasciné suivirent l'archet qui, d'une ultime caresse, laissait expirer la dernière mesure, comme dans un souffle léger et ténu.

Le regard d'Etienne se fixa sur Gabriel. Le jardinier parla alors,  d'une voix changée, plus claire, sans doute.

- Il y a longtemps que tu es là ?

L'enfant remua vigoureusement la tête de gauche à droite. Incapable de parler, incapable de savoir combien de temps s'était écoulé, une seconde ou une éternité. L'expression de son visage, en disait bien plus long que de simples mots. L'homme tenait maintenant son instrument comme une femme son enfant, serré contre lui, le caressant d'une main légère.

- Tu sais, reprit-il, c'est à cause de toi, à cause d'hier que j'ai ouvert le cercueil. Oui, je sais que tu comprends ce que je veux dire. Je sais aussi que tu aurais tout fait pour que cela arrive, tôt ou tard. Après tout, si l'on pense à la Mort, à cette fin imbécile, à cette culpabilité qui tue, on meurt soi-même. Tu avais raison, Gabriel, tu as raison. Certains disent qu'après la Mort, peut advenir une résurrection. Mon violon, grâce à toi, est ressuscité. Je m'imagine que Gaby pourrait comprendre, et me pardonner. C'est peut-être facile de dire ou de penser cela. Tu me trouves égoïste et indifférent, c'est ça ? Tu trouves que je me dédouane trop facilement ?

Gabriel se redressa.

- Non ! Jamais ! Cria-t-il. Ce n'est pas la faute de la musique, si votre élève est aujourd'hui dans ce fauteuil ! Peut-être la faute à votre manière d'enseigner, de vouloir le meilleur et l'impossible ! Mais il faut que vous retourniez le voir ! Moi, si j'étais à sa place, c'est ce que je voudrais ! Il faut vous parler, vous comprendre, je ne sais pas... Allez le voir ! Hurla-t-il enfin.

Etienne recula d'un pas, devant la diatribe du gosse. Oserait-il ? Il décida, comme sous une impulsion soudaine, d'accéder à ce souhait. Peut-être, qu'en effet, ce serait pour tous deux, pour les parents de son ancien élève, le début d'un nouveau chemin. Il risquait la fin de non-recevoir, mais du moins, l'aurait-il tenté.

Lorsqu'Etienne poussa la porte de la maison des parents de Gaby, l'étui noir de son violon à la main, c'est une femme au visage fatigué et fermé qui le reçut. Il restait là, ne sachant que faire. Après un court moment, où elle jeta un bref regard vers l'instrument, comme hésitante entre deux directions opposées, elle s'effaça, le laissa entrer. Sans rien dire, elle l'accompagna devant le fauteuil roulant sur lequel son fils traînait ses jours. Alors, toujours sans un mot, sans un regard, Etienne prit son violon, et sans que la femme ne s'interpose, il joua, doucement, les premières mesures de la partita en ré de Bach. Lorsque la musique cessa, Gaby tourna la tête et fixa intensément le visage d'Etienne. Puis, son visage s'éclaira d'un sourire.

-Enfin, vous êtes venu... Murmura-t-il.

 

 Quelques jours plus tard, Etienne regagna son jardin, l'âme en paix. Il souriait. Il avait décidé de redonner des cours de violon, d'organiser des concerts dans cette nouvelle vie qui débutait. Il avait appris que Gaby avait gardé la mobilité de ses bras et de ses mains, laissant germer dans le coeur du jardinier des désirs secrets ; il était encore bien trop tôt. Pour l'instant, tout à ses souvenirs, il ramassait des tomates "coeur de boeuf", qui, avec un filet d'huile d'olive et du gros sel, feraient son bonheur pour son repas de midi.

- Elles sont belles !

L'homme sursauta, reconnaissant la voix du jeune voleur de fraises. Rien de tout cela ne serait arrivé, si ce gosse effronté n'avait franchi le grillage de son jardin. Le destin prenait parfois des chemins dérangeants, improbables. Un petit bout d'homme, haut comme trois pommes, qui l'avait poussé sur le chemin d'une sorte de rédemption. Il se redressa.

- Oui, elles sont belles. Un peu grâce à toi... tu te rappelles, l'égourmandage... Si tu en veux, tu n'as qu'à te servir. Tu sais où sont les clayettes... répondit-il à l'enfant.

Durant la cueillette, ils n'échangèrent aucune parole. Il n'en était pas besoin. Chacun comprenait, chacun savait, respectant une forme de pudeur. Les récits ne viendraient qu'après. Soudainement, le son d'un violon, tout proche, les fit se relever. Comme un écho, à ce qu'Etienne avait interprété la semaine précédente, la partita n° 2 en ré de Bach s'élevait, jouant entre les arbres du jardin. Devant l'air interrogateur d'Etienne, Gabriel bondit, dans une danse au soleil, le sourire lumineux.

- C'est ma mère ! C'est le violon de maman ! Rugit-il.

Son visage s'illuminait, resplendissant d'un souhait accompli. Il donna, un court instant, l'expression de sa plus belle joie, secoua le bras d'Etienne en riant, avant de courir vers la petite maison grise. Un nouvel avenir lui tendait, désormais, les bras.

 

FIN... DE LA PREMIERE PARTIE...

LA SUITE ARRIVE.. qu'en sera-t-il de la relation d'Etienne avec Gaby ? Que cache la mère de Gabriel ? Vous le saurez, peut-être, un peu plus tard...

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Date de dernière mise à jour : 22/08/2012

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