vaccination à l'encre bleue

Aie ! Je me suis griffé avec la plume de mon stylo, bêtement, en regardant ailleurs.

Je suce machinalement mon index tatoué, cherchant à aspirer l’encre bleue qui a pénétré sous ma peau. Peine perdue. Je viens de me faire vacciner pour l’envie d’écrire, celle qui vous réveille parfois la nuit. Je n’ai pas eu de chance, j’aurais pu passer à côté. Trop tard. Un simple instant d’inattention et c’est la sanction d’une pointe en métal, qui introduit dans votre corps une espèce de philtre qui se répand déjà en mes artères, envahissant mon corps, bleuissant mon cœur et mes pensées. J’ai le goût de l’encre dans la bouche, pour un peu je cracherais bleu !

                Que va-t-il m’arriver, vais-je mourir ? Ou bien vivre autrement ? Après tout il existe des multitudes de vies possibles, des écarts imprévus, des impromptus de l’improvisation, en chaque jour où notre respiration prend sa force, pour pousser en avant ce corps misérable, qui lutte contre ses pesanteurs. C’est une improbable incertitude qui me ronge désormais, me laissant seul avec ma fulgurante douleur, cette piqûre qui bat sourdement à mon doigt.

                J’ai rejeté tout à l’heure, à l’autre bout de ma table, le stylo-serpent qui m’a injecté son venin. Je suis l’obscur laborantin, le chercheur aveugle, qui tâtonne pour trouver les vertus de cette encre-versatile. Elle est, comme tous les venins, à la fois naissance et rédemption, mort et résurrection. Une dose qui varie, une dilution entre des mots choisis, et c’est le drame, ou bien la félicité, l’indifférence ou les larmes. Je me suis injecté une dose dont je ne connais pas les effets, un peu comme ces médecins utopistes qui, pour tester la véracité de leurs hypothèses, la réalité salvatrice d’un médicament, s’inoculaient la mort pour mieux la combattre.

                Il ne se passe rien. La douleur s’atténue, mon cœur cesse de battre la chamade, laissant revenir à mon esprit un instant chaviré, le fou rire d’une raison imbécile. Il ne s’est rien passé, l’injection de cette encre insoluble n’a rien changé en ma vie, je n’en suis pas sorti transformé ou différent. Simplement, peut-être, un tiraillement dans la main, des doigts qui se tendent, attrapant mon stylo, une feuille vierge qui s’offre à moi et que je remarque enfin. J’ai écrit une lettre par obligation, et si maintenant j’écrivais quelque chose par simple plaisir ? Pourquoi ne pas essayer ?

                Je pose mon stylo-plume, qui vient de voler au-dessus de mon âme, libérant des fantasmagories étranges, comme sorties des rêves les plus fous. Ma main est lourde et chaude, victime d’une crampe qui fourmille jusqu’au milieu de ma paume, comme si une énergie inconnue battait encore en son sein. Je me frotte les mains, l’une contre l’autre, songeur, comme pour disperser ces scories d’écriture, les diluant dans l’air ambiant, où elles attendront ma volonté pour renaître.

                Je n’aurais jamais pensé qu’une simple pointe d’acier plantée sous mon épiderme, puisse réussir à me donner le plaisir scriptural qui ombre désormais  cette feuille étalée, comme alanguie après un amour charnel. Je la pose délicatement au creux de mon cahier, pour qu’elle se sèche et se repose, attendant le regard de celui qui, un jour peut-être, décidera de la parcourir, retrouvant intact la force de ma pensée d’aujourd’hui, issue d’une simple injection d’encre bleue.

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Date de dernière mise à jour : 02/02/2012

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